Quel modèle de développement pour les zones rurales de montagne aux Philippines ?
septembre 15, 2008 at 6:00 | In Ma mission | 2 CommentsLes Philippines sont un pays bourré de contrastes, à tous les niveaux. A Manille les gratte-ciels côtoient les bidonvilles, du yacht club on peut voir les pauvres qui se baignent dans les détritus de la baie. A Mindanao les immenses exploitations intensives d’ananas ou de bananes côtoient de la même façon des fermettes de moins d’un hectare de cultures vivrières. Le centre international de recherche sur le riz (IRRI) se trouve aux Philippines, mais ce pays n’arrive plus à produire suffisamment pour nourrir sa population et est un des premiers importateurs mondiaux de riz. La réponse de beaucoup d’ONG et des Eglises face au développement parfois incontrôlé de certaines grosses compagnies agricoles (on parle de problèmes de pollution, de santé des riverains, etc) est de pousser les petits agriculteurs vers une agriculture 100% biologique qui à mon sens relève plus souvent du mythe idéologique que du réalisme économique et environnemental. En l’absence de politique agricole cohérente du gouvernement, ce sont pourtant les (nombreuses) ONG et organisations d’Eglise qui peuvent prendre le relais auprès des populations locales. Mais quel modèle adopter ? Quelles solutions de développement seraient les plus adéquates pour sortir de la pauvreté les agriculteurs philippins défavorisés ? Et la question sous-jacente, qui devrait être posée en premier : quel standard de vie doit-on s’efforcer d’atteindre ?
Etat des lieux
L’agriculteur “moyen” des montagnes de Mindanao, comme ceux que je les côtoie à Digkilaan (Bobby, Jimmy…) a fini l’école primaire, rarement le lycée, jamais l’éducation supérieure. Il est métayer d’une ferme de 1 ou 2 ha, sur un mauvais terrain en pente, non mécanisable, érodé, à plus d’une heure de moto de la ville. Il habite avec sa femme et ses 6 enfants dans une hutte de nipa (palme) d’environ 20
m², qu’il a construit lui-même et avec l’aide de la communauté. Il cultive un peu de maïs pour manger et vend parfois l’excédent, récolte ses quelques bananiers et cocotiers plantés de façon un peu anarchique (une partie de la récolte sera vendue au profit du propriétaire du terrain qui habite en ville). Sa femme entretient un petit jardin autour de la maison avec quelques légumes. Il emprunte à son voisin ou parfois possède lui-même un carabaw (buffle d’eau) pour le labour, quelques poulets mi-sauvages qui gambadent autour et dans la maison se nourrissant tout seuls, et un cochon à qui il laisse les détritus, un peu de bananes et de maïs, et qu’il tuera à l’occasion de la fête patronale de la chapelle du lieu-dit auquel il appartient. Une vie très simple et sans prétention. Même s’il envie les americanos de passage (moi par exemple) ou les voisins plus riches, il n’a pas forcément la volonté de changer de mode de vie, et est très fataliste et résigné. Sa vision est à court terme, et il n’approuve les projets de développement que s’il peut en retirer un bénéfice immédiat.
Première alternative : modernisation ?
A première vue, même s’il a peu de terrain, sa façon de gérer la ferme n’est certainement pas la plus scientifique et la mieux optimisée. Pourquoi ne pas l’aider à développer des techniques modernes d’agriculture, calquées sur un type d’exploitation de plus grande taille, en plaine. C’est parfois l’option prise par les organismes gouvernementaux, qui distribuent ainsi maladroitement des semences de maïs hybrides sans y associer de formation. Résultat : des résultats médiocres par manque de savoir-faire et de financement pour les engrais, voire catastrophiques s’il réutilise les semences. S’il s’endette pour acheter des engrais, ceux-ci ne permettront pas une amélioration conséquente du rendement du fait d’un travail de la terre inadapté, du lessivage, etc. et ne fait qu’accentuer la pauvreté du fermier qui doit rembourser l’argent emprunté à un taux prohibitif. Apprendre à un fermier de montagne à cultiver du maïs hybride est comme rouler en ferrari sur une piste caillouteuse. Si je me permets de comparer avec la situation en France, je me rends compte qu’une micro-fermette de polyculture-élevage, même en plaine, ne fait vivre une famille que si l’agriculteur se spécialise dans des produits à haute valeur ajoutée, comme par exemple la vigne ou les légumes, ou bien une production animale hors-sol (cochons). Et encore, il faut de bonnes conditions de terrain (cas du maraîchage), souvent de lourds investissements (cochons) et une vraie expertise dans tous les cas. Quand on n’a à sa disposition qu’un petit terrain de mauvaise qualité, on peut se nourrir mais on ne peut pas se développer. C’est une des raisons de l’exode rural… qui permet finalement à des micro-fermes de se regrouper et de se développer dans des productions extensives qui ici pourraient se traduire par la combinaison bananiers-cocotiers-têtes de bétail.
Deuxième alternative : du bio raisonnable
On se résigne d’une certaine façon en rêvant raisonnable : sans chercher de grandes transformations sociales, l’effort va se porter sur le perfectionnement de son modèle d’agriculture de subsistance, en le mettant à l’abri de la faim grâce à une agriculture « biologique » qui mette en œuvre des techniques locales et non coûteuses (à part en temps de travail). Il s’agit par exemple de méthodes de compostage, de récupération des effluents animaux pour la fertilisation des cultures, etc. L’objectif étant dorénavant clairement tourné vers l’autoconsommation et non la vente. Bilan : une micro-exploitation qui nourrit sa famille correctement, mais ne lui permet toujours pas d’assurer les dépenses de santé et d’éducation. Pas de solution miracle donc, mais c’est peut-être le moins pire dans le contexte décrit plus haut. Là où parfois certaines ONG se fourvoient à mon sens, c’est qu’elles rêvent d’un modèle de ce genre étendu au pays tout entier voire même à l’ensemble de la planète. L’argumentaire étant basé sur les habituelles données alarmistes et partisanes sur l’agriculture « chimique » et intensive, sensée détruire la santé et perturber l’équilibre de la création (qui est pourtant profondément perturbé depuis plus de 10 000 ans que l’homme a inventé l’agriculture…) Pour moi, chaque modèle agricole doit être réfléchi en fonction du contexte environnemental, économique et social, et j’ai tendance à me méfier des extrêmes…
Troisième alternative : éducation des enfants
Au lieu de lui imposer un modèle de développement, on force le destin et l’ascenseur social en permettant à un de ses enfants, le plus doué et motivé, de poursuivre les études de son choix jusqu’à un diplôme universitaire. Le bilan espéré est que cet enfant, par son éducation, puisse choisir son mode de vie et non le subir, et peut-être à long terme permette d’entraîner sa famille dans la prise de conscience. C’est l’option prise par les projets éducatifs comme « Enfants du Mékong » (voir précédent post). Le résultat est définitivement à long terme, mais on sait que tout ce qu’on construit grâce à l’éducation sera utile un jour d’une façon ou d’une autre.
Conclusion : une aide adaptée à chacun
Bien sûr, il existe aussi d’autres types d’agriculteurs que celui que j’ai présenté : ceux qui, avec 4 ou 5ha de bonnes terres planes, font figure de « notables », ont quelques têtes de bétail, une télé et un frigo, et arrivent à envoyer leurs enfants à l’université au prix de lourds sacrifices. Ce ne sont pas les plus nombreux,
mais ce sont ceux-là, à mon avis, qui ont les moyens techniques et intellectuels pour moderniser réellement leurs exploitations, et pourront par conséquent être les fers de lance d’un développement raisonné, ni ultra-intensif ni ultra-bio, mais plutôt selon la formule de Michel Griffon (chercheur au CIRAD) : une agriculture écologiquement intensive. En d’autres termes, une agriculture tout simplement durable dans tous ses aspects, autant au niveau économique qu’écologique et social. Et cela passe par des solutions au cas par cas, privilégiant les ressources locales mais sans diaboliser les intrants « chimiques » le cas échéant. C’est cette « troisième voie » que nous aimerions développer sur notre ferme pilote dans les montagnes. Je suis de plus en plus convaincu que c’est ce dernier type d’agriculteurs, réceptif aux innovations et capables de s’aider eux-mêmes, qu’il faut aider en priorité au niveau des techniques agricoles, qu’elles soient conventionnelles ou bio, et éventuellement des financements (micro-crédits) : à eux de créer leur propre système avec intelligence en fonction des caractéristiques propres de leur exploitation.
2 commentaires »
Flux RSS des commentaires de cet article. URI de Trackback
Laisser un commentaire
Publié sur WordPress. | Theme: Pool by Borja Fernandez.
Entries and comments feeds.










Bonjour,
Tout d’abord je voulais te dire à quel point je t’envie d’être aux Philippines, entouré par la nature et les gens simples…
J’aimerai tellement avoir une vie pareil.
Sinon, concernant ta problématique, moi je penche plus vers ta dernière proposition, j’ai toujours avancé que l’éducation est la solution à une grande partie de nos problèmes, si ce n’est plus que ça.
A mon sens, ils devraient essayer de mettre au monde moins d’enfants, pour réduire les coûts et améliorer leur niveau de vie et leur permettre ainsi une meilleure éducation à chacun d’eux.
Concernant les méthodes d’agriculture, je ne m’y connais pas trop, je ne peux donc rien avancer sur ce terrain là
j’ai juste peur de voir la simplicité de leur vie et donc de leur âme disparaître avec la modernisation
http://lajupiterrienne.wordpress.com
Comment par Leila — septembre 19, 2008 #
LOL tu sais, les gens d’ici ne sont pas forcément si simples et bucoliques que ça, ils sont même parfois tellement compliqués et insaisissables ! et la nature est bien abîmée, ici autant qu’ailleurs
Garde-toi des clichés…
Mais bien sûr, la question est avant tout : quel est le meilleur mode de vie pour eux, et puis qui sommes-nous pour juger qu’ils doivent se “développer” de telle ou telle façon…
Quand à leur “âme”, ou leur identité culturelle, bien souvent ils n’en ont pas conscience, et c’est déjà le début de la fin. Pour ne pas perdre leur âme, peut-être doit-on aussi les aider à prendre conscience de leurs richesses linguistiques, artistiques, naturelles… pour ensuite les préserver. Un certain nombre d’ONG philippines sont déjà sur ce grand chantier.
Comment par Mathieu — septembre 20, 2008 #